L’expérience du jeu à l’heure des nouvelles technologiesPublié le 22 août 2017

Avec l’arrivée des applications et des jeux vidéo, les designers industriels des entreprises qui créent les jeux dits plus « traditionnels » ont dû redoubler d’imagination pour maintenir l’attractivité de leurs créations. Les restrictions budgétaires et des normes de sécurité accrues font d’eux des équilibristes qui, sans cesse, doivent ménager le divertissement et le rationnel.

Les designers industriels au cœur de la création des jouets
Dans les locaux de MEGA Brands, à Montréal, 84 designers industriels occupent le cœur de l’entreprise à quelques mètres de l’usine de fabrication. La tâche des designers industriels : créer de nouvelles expériences de jeu. Les bureaux sont jonchés de jouets de toutes sortes. Les designers ont besoin d’observer, de toucher, manipuler, comparer, trouver des idées dans d’autres sphères que la leur et de jouer – oui, oui! – pour se mettre à la place de l’enfant.

« De l’idéation jusqu’au produit fini, le designer industriel intervient à chaque étape : c’est lui qui propose des idées, qui les conçoit, les ajuste aux différents impératifs et vérifie sur la chaîne de production que le résultat correspond bien au concept créé. Il réalise tout cela en collaboration avec les autres divisions de l’entreprise », explique Christian Lemire, directeur design de produits et responsable de la division Kids (3-8 ans).

« On fait tout le parcours de jeu que va faire l’enfant et on fait le même en se mettant dans la peau du parent afin de voir toutes les façons dont il pourrait être abordé »
— François Poirier —
PDG et fondateur de MakerBloks

Prendre constamment en considération l’utilisateur est la marque de différenciation des designers industriels. « On fait tout le parcours de jeu que va faire l’enfant et on fait le même en se mettant dans la peau du parent afin de voir toutes les façons dont il pourrait être abordé », complète François Poirier, PDG et fondateur de MakerBloks, créateur de jeux de construction de circuits électriques.

Chez MEGA Brands, ce sont aussi eux qui préparent le manuel d’utilisation des jeux. « Il faut concevoir les étapes de construction de façon à ce que certains éléments, notamment des personnages, puissent être montés rapidement afin que l’imagination commence tout de suite à fonctionner et que chaque étape soit gratifiante en montrant un résultat rapide. Par exemple, il faut que l’enfant puisse commencer à jouer dès qu’une pièce d’un ensemble - comme le salon d’une maison par exemple - est en place », indique Christian Lemire.

De nombreuses contraintes
Dans le milieu du jeu, l’impératif qui guide les designers industriels est de « faire en sorte que le produit soit avant tout le fun », affirme François Poirier. Ils ont pourtant de nombreuses contraintes à respecter. NDLR

« Au début, on met toutes les idées sur la table sans considération des coûts pour ne pas nous limiter », raconte Christian Lemire. Ensuite, on doit revoir le projet pour qu’il entre dans toutes les contraintes extérieures – dont le prix fait partie - sinon il ne se vendrait pas… Par exemple, on essaie d’avoir des pièces signature avec des effets particuliers, des résines marbrées, mais cela coûte cher alors, pour les autres, on doit souvent se cantonner à une palette de couleurs et de pièces prédéterminée. »

C’est en effet là que les contraintes financières et le marketing entrent en ligne de compte pour faire en sorte de « rationaliser le jeu initialement imaginé afin de le rendre moins cher que l’idée d’origine. On peut jouer sur la taille, le niveau de détail, le fait que le jouet soit articulé plutôt que figé, par exemple », poursuit Richard Martin, gestionnaire principal, design de marque préscolaire et prototypes chez MEGA Brands.

L’autre enjeu de taille : le respect des normes, qui sont de plus en plus sévères. « Pour les enfants de moins de quatorze ans, il y a beaucoup de règles de sécurité à respecter afin qu’ils ne puissent pas avaler le bloc, qu’il soit suffisamment résistant pour ne pas se casser, etc. Concernant l’application, il faut mettre des systèmes en place puisqu’on ne peut pas collecter des informations personnelles sur les enfants », précise François Poirier.

Même pour le traditionnel camion rempli de blocs pour les tout-petits, MEGA Brands doit vérifier qu’un enfant ne pourrait pas se pincer un doigt entre la structure et la roue quand elle tourne, ou encore, qu’en s’asseyant dessus, il ne puisse pas faire verser l’ensemble et tomber.

Et pourtant, il faut bien qu’il soit drôle et attrayant ce camion. Car ce n’est pas tout de convaincre le parent d’acheter un jouet sécuritaire, il faut aussi que l’enfant s’amuse en jouant avec. C’est un autre défi des designers industriels qui doivent prendre en compte les différentes cibles des jouets qu’ils conçoivent. Par exemple, c’est en pensant aux parents lassés par le désordre que MEGA Brands a ajouté une fonction de rangement à son véhicule, le Wagon ramasseur.

L’enjeu prend une dimension supplémentaire chez Vortex Aquatic Structures, une société qui crée des jeux d’eau pour des espaces publics et des clients privés (hôtels, centres de divertissement, etc.). Les utilisateurs des jeux – les enfants et les parents – ne sont pas les acheteurs. Ce sont plutôt les municipalités ou des entreprises privées. Or, ces dernières sont très préoccupées par « le coût, l’entretien, les normes de sécurité, la longévité, l’environnement, la circulation des personnes, l’organisation de l’espace », énumère Stephen Hamelin, président de Vortex. Autant de paramètres extérieurs que les designers industriels sont obligés de prendre en compte.

Une installation de jeu d'eau, créée par Vortex Intl.
— Photo : MakerBloks —

Toujours se réinventer
Bien que l‘industrie du jeu se porte bien, la concurrence est forte et l’innovation est toujours mise de l’avant comme moyen de différenciation. Dans ce contexte, MEGA Brands renouvelle ses produits « tous les six mois, ce qui représente 300 à 500 nouveaux jouets par an », indique Richard Martin.
L’innovation est également au cœur de la démarche de Stephen Hamelin : « On a apporté une autre dimension à l’eau dans les parcs publics : le jeu. » Avec, derrière, toute une philosophie : « Les jeux d’eau dans les parcs publics sont des lieux qui permettent aux gens d’un quartier de se retrouver et de partager des moments. Les jeux d’eau créent du lien social », poursuit-il.
Pour traduire cela sur le terrain, les designers industriels ont conçu des jeux qui suscitent les rencontres et diversifient les expériences. Des fleurs aux couleurs vives sous lesquelles des enfants attendent ensemble le moment où elles déverseront l’eau dont elles sont gorgées. Des canons à eau pour arroser l’enfant qui passe et avec qui s’engage immanquablement une bataille d’eau. « Au final, des enfants, qui ne connaissaient personne en arrivant au parc, se font souvent plusieurs amis en jouant », se réjouit Stephen Hamelin.

« L’attrait pour les écrans dès un très jeune âge a placé les concepteurs de jeux devant un risque de perdre des adeptes et une obligation de se renouveler. »

L’innovation permet aussi de s’adapter aux goûts des enfants et des adolescents. L’attrait pour les écrans dès un très jeune âge a placé les concepteurs de jeux devant un risque de perdre des adeptes et une obligation de se renouveler.

MEGA Brands a trouvé la solution en achetant des licences de jeux vidéo – en plus des films et des dessins animés – afin de créer des jeux de construction inspirés des mondes de Halo ou plus récemment de Destiny, par exemple. La firme a reconstitué des vaisseaux, des véhicules et les personnages des mondes de ces jeux. Pari gagné : « Au lieu d’aller contre les jeux vidéo, on est allés chercher les adeptes et, comme ça, on a touché des jeunes qui ne se seraient peut-être pas intéressés aux jeux de construction autrement », affirme Christian Lemire. «Le défi était de faire en sorte que les enfants restent actifs en manipulant nos jeux, de conserver la phase calme de construction et de favoriser l’action une fois le jouet monté. » L’équipe s’assure « de concevoir des modèles différents afin que les YouTubers en parlent et fassent indirectement la promotion du jeu », note le responsable de la division Kids.

MakerBloks créé des jeux de construction basés sur la réalisation de circuits électriques.
Les produits MakerBloks sont connectés à une application afin d'offrir une trame narrative aux utilisateurs.
— Photo : MakerBloks —

Pour s’adapter à cette nouvelle réalité du numérique, MakerBloks, qui crée des jeux de construction amenant les enfants à réaliser un circuit électrique, a lui aussi trouvé une stratégie : l’entreprise a connecté ses produits à la tablette numérique qui, elle, offre une histoire reliée aux blocs, alors utilisés pour débloquer des parties de puzzles afin d’avancer dans l’aventure, par exemple.

Une preuve que les jeux traditionnels peuvent se mesurer aux jeux électroniques. C’est la tâche des designers industriels d’y veiller en assurant en toutes circonstances une expérience de jeu exaltante aux enfants.

Par Anne Gaignaire
Direction éditoriale: Bruno Belhoste


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